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1940 | 1950

Mes années d'enfance et mes premières expériences musicales

Le monde sans mère a un tout autre aspect, le monde sans père aussi... Ma mère - lancinante question de ma culpabilité - est morte à ma naissance. Mon père, banni par les nazis de l'université de Breslau (Wroclaw) où il était professeur de musicologie et exilé en province, puis peu après envoyé au front, tomba dans un bataillon disciplinaire. Je grandis chez ma grand-mère, m'enfuis avec elle le 23 janvier 1945 et erra pendant plus d'un an, jusqu'à ce qu'elle meure elle aussi. Les cinq premières années de mon enfance, sinistres au possible, marquées par la maladie et la mort - j'étais moi-même durement touché - s'achevèrent le 31 janvier 1946 avec mon sauvetage par Wallydore Eschenbach, une cousine de ma mère qui devint ma mère adoptive. Au cours de ma convalescence, une année durant laquelle à la suite des terribles impressions reçues j'avais perdu également la parole, j'entendis pour la première fois de la musique. Madame Wallydore, pianiste et chanteuse, donnait des leçons et jouait Beethoven, Schubert, Chopin, Rachmaninov, Bach... pendant de longues soirées.

La parole me revint avec le mot "oui" en réponse à la question si je voulais faire moi-même de la musique : les impressions demandaient à être exprimées. La musique m'offrit cette possibilité, elle fut un exutoire et en même temps la clé pour mieux la comprendre. Ce qui normalement chez un enfant peut être interprété comme de la curiosité, était chez moi de l'obsession et, ajouté à une nouvelle soif de vivre, une réaction vitale.

Je sentais que j'étais sauvé, que je renaissais, et je trouvai la possibilité, grâce à Madame Wallydore et à sa musique qui devint la mienne, de rendre sur un plan spirituel à ma vraie mère quelque chose de ce qu'elle avait perdu. Ma vie avait reçu un sens profond et la paix s'installait peu à peu dans mon âme.

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