Classica-Répertoire

avril 2007


L'hommage: Christoph Eschenbach - l’enfant de plus d’un siècle


Par André Tubeuf

Ce qu'il a fait en matière de programmation en décembre dernier avec l'Orchestre de Paris est exemplaire. Pour fêter une fin d'année Schumann d'abord : les trop rares Scènes de Faust où, par simple contagion de culture et d'élévation spirituelle, la sonorité de l'orchestre se sublimait à hauteur goethéenne (« cette chose si rare dans un orchestre », notait Matthias Goerne, héros vocal de la soirée, « une sonorité noble ») ; huit jours plus tard avec Tzimon Barto, encadrées par les inhabituels Allegro appassionato op. 92 et Allegro de concert op. 134, les Geistervariationen plus rares encore constituaient les trois volets d'un Concerto pour piano virtuel, celui que Schumann reste à nous devoir. Eschenbach avait profité de la présence d'un tel complice pour donner avec lui en pré-concert, à deux pianos, les Six études en canon, dans l'arrangement de Debussy. C'est aimer Schumann, et être pédagogue de la seule bonne façon : en payant d'exemple. La semaine précédente, avec des solistes de l'orchestre, c'est pour un (trop rare aussi) Quatuor de Mozart qu'il s'était assis au piano (entrée libre) en pré-concert. Le 20 décembre, il concluait mieux encore ce qui était aussi année Mozart. Avant d'aligner en seconde partie trois concertos, le Jeunehomme, les 2 et 3 pianos (lui-même ne participant qu'à ces deux-ci), dans la presque infinie Gran Partita K 361 c'est la crème de l'orchestre, ses merveilleux vents, qu'Eschenbach conduisait de son seul souffle, inspirant longueur de phrase et, à ce qu'on aurait dit, leur miraculeuse intonation aux hautbois et clarinettes (entre autres) qu'on découvrait les plus purs chanteurs du monde. Strawinsky, le Requiem de Verdi, Mahler évidemment et Mahler toujours et pour finir jusqu'à la Thaïs de Massenet avec la voix de Renée Fleming (double crème, comme l'appelait Solti) : c'est la catholicité des goûts musicaux d'Eschenbach, mais d'abord son amour du son sous toutes ses formes belles, qui éclatent dans cette saison unique. Et c'est la soirée d'apparence la plus nue, la plus réduite à l'essentiel qui le démontre le plus : celle du 16 mars où pour Matthias Goerne dans Brahms et Schumann il reprend son piano, avec ce don qu'il ne partage qu'avec Sawallisch, autre chef d'orchestre formidable pianiste : celui de reproduire le son même de la voix du chanteur qu'on accompagne, ou de l'inspirer en lui faisant entendre d'avance ce qui sera sa propre meilleure sonorité.

Ne l'oublions pas en effet : Eschenbach a été d'abord (et demain redeviendrait, s'il voulait) un formidable pianiste ; crack d'une génération où les cracks ne manquaient pas, nés dans les convulsions de la guerre, grandis hors de quelque facilité que ce fût : et pour obliger ces jeunes cracks à rester musiciens avant tout, et virtuoses seulement en plus (ce qui rayait de leurs programmes les Rachmaninov qu'aujourd'hui nos jeunes cracks jouent et rejouent), il y avait ces dix ou quinze Grands Anciens, survivants glorieux, combatifs, omniprésents. Aucun jeune ne serait reconnu pianiste à moins de le prouver dans les plus grands Schumann et Brahms ou, mieux, l'Opus 111 et la Hammerklavier. Eschenbach a fait plus. Pour le disque il élisait tout le piano solo de Mozart, box office poison s'il en est ; un groupe Haydn, une première Hammerklavier, une première si bémol de Schubert, au milieu desquels ses ombrageux Préludes de Chopin paraissaient une concession au lyrisme tel que tous le pratiquent. Mais celui d'Eschenbach était fier, intense, réservé -on allait dire silencieux. S'inspirait-il des exercices pour chanteurs tels qu'il les écoutait chez lui, quand sa mère donnait ses leçons ? Il s'apparentait au Klee, à l'eau forte de Rembrandt qui étaient tout le luxe nu -avec ses trois pianos - de son premier domicile à Hambourg, d'un ascétisme sévère, quand une sensualité artiste se sublime, châtiée (comme disait si bien la langue des grands moralistes français, au style si juste et beau). C'était alors un jeune homme fluet, essentiellement effacé, de noir vêtu comme un enfant du siècle (l'autre, celui de Musset) qui va nous faire une confession/confidence, pudique, contrariée ; avec un peu de cheveu noir encore, qu'il aplatissait et tirait en haut du front. Mais il lui fallait plus de musique, toute la musique; il voulait un signe plus complet de l'écoute, pas seulement celle du public, mais des musiciens ses complices. Dès qu'il a eu un orchestre près de lui, il n'a eu de cesse d'y choisir les quelques uns avec qui il pourrait jouer (et graver : cela existe) les Quintettes pour piano et vents de Mozart et Beethoven, exemples suprêmes de convivialité musicale. Mais aussi : brasser à bras le corps les grandes masses de Mahler et Bruckner, avec au bout, reproduit par cent timbres à harmoniser, le son intérieur, le son bien à lui, à qui pour chanter le piano suffit, qui ici se diffracte, devient l'univers. On comprend que quand Bayreuth l'a appelé pour Parsifal, ç'ait été accomplissement ; puis, avec son Orchestre de Paris, ce Ring qu'il a voulu. Il aime Paris, son cosmopolitisme, son échantillonnage d'univers - la solitude aussi qu'on peut s'y ménager. Il a le temps en avant de lui. De sa tête désormais rasée rayonne une autorité spirituelle simple ; toujours en noir, svelte et sobre toujours, seul dans sa génération (où les destins ont été si divers), il incarne une sorte de hauteur, qui n'est pas celle de la puissance, mais celle de l'esprit. Un homme de culture et de prudence. Un Sage. L'aventure, il l'a derrière lui. Devant il n'y a plus que ce qui est nécessaire, la mise en oeuvre, l'action.


Au disque : le pianiste avant tout

Eschenbach pianiste est devenu quasi introuvable. Emi nous rend (bravo) ses sublimes Schubert à 4 mains avec Justus Frantz. DG a toujours les concertos pour clavier(s) de Bach, sculpturaux. Qu'on nous rende de Beethoven le CD regroupant 109, 110, 111, la Hammerklavier (Emi ou DG), les D 959 et 960 de Schubert. Au lied, l'ensemble Schumann avec Fischer Dieskau (DG) est sans doute le plus phénoménal exemple d'entente voix-piano qu'on ait au disque. Ecoutez les Kerner !! Berg'und Burgen !! Voir aussi (Decca) Schubert avec Fleming (Viola !!) Chef servant la voix dans Strauss, il sera ineffable avec Renée Fleming (lieder isolés et Vier letzte pour BMG) et dans Héroïnes (Decca), où les rejoignent Bonney et Susan Graham.




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