Le Monde

18 février 2005


Christoph Eschenbach, directeur musical de l'Orchestre de Paris -
"La crise traversée contribue à notre fusion avec les musiciens"


Par Marie-Aude Roux

Le chef d'orchestre allemand Christoph Eschenbach n'a pas la salle de concerts qu'il mérite. Il est depuis septembre 2000 le directeur musical de l'Orchestre de Paris. Il en a passé deux à la salle Pleyel. Il vient d'en passer deux autres au Théâtre Mogador - un lieu inadapté. Le chef et son orchestre attendent toujours, en dépit de leur retour à Pleyel programmé en septembre 2006, la grande salle parisienne que beaucoup demandent.
Mais Christoph Eschenbach reste positif. Il considère l'Orchestre de Paris comme un des meilleurs au monde. Jusqu'au 24 mars il dirige un Festival Brahms. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, il dresse un bilan et dévoile ses espoirs.

Q: Quel état des lieux faites-vous ?
R: Très positif ! Cet orchestre m'a toujours intéressé, d'abord en tant que pianiste, jouant avec lui sous la direction de Karajan, puis quand j'ai eu l'occasion de le diriger dans les années 1990. Beaucoup ont tenté de me dissuader d'en devenir le directeur musical car les orchestres français sont réputés difficiles. Mais j'aimais justement ces musiciens pour leurs qualités individuelles et leur personnalité artistique.
Je ne voulais pas d'un collectif gris. En tant que chef, je veux pouvoir donner et recevoir, faire de la musique de chambre humaine. Cette ouverture d'esprit mutuelle, ajoutée au fait que la moyenne d'âge des musiciens est l'une des plus basse parmi les formations de ce type, nous a permis d'effectuer quatre années de travail merveilleux, précis et concentré, constructif et passionnant.

Q: Pourtant, depuis l'arrivée au Théâtre Mogador, vous avez connu une baisse sensible de la fréquentation du public ?
R: C'est vrai que certaines difficultés n'étaient pas vraiment prévues au moment de ma nomination. En septembre 2000, Mme Tasca, alors ministre de la culture, avait annoncé officiellement la construction d'une nouvelle salle ! Et puis Pleyel a été vendue et on a dû quitter cette salle qui se fermait.
Malgré les nombreux problèmes liés notamment à l'acoustique du Théâtre Mogador, c'était le seul endroit qui nous donnait un toit durant huit mois de l'année. Cela a été très difficile, pour nous, matériellement et psychologiquement. Nous avons traversé une situation de crise, avec des lieux de répétition improbables, qui changeaient jusqu'à deux ou trois fois pour un programme de concert.
En septembre 2002, nous avons même dû annuler deux concerts à la Cité de la musique. L'orchestre souffrait mais tenait bon et je ne suis pas loin de penser que la crise traversée a sans doute contribué à notre fusion d'aujourd'hui avec les musiciens de l'orchestre.

Q: Le retour à Pleyel, en 2006, va-t-il résoudre ces problèmes ?
R: La fin de Mogador va sans doute nous redonner un regain d'énergie, car le public aussi a souffert de venir dans une salle qui n'était pas adaptée. Mais Pleyel est loin d'être un site idéal. Nos bureaux ne seront probablement pas au même endroit, il n'y aura pas de salle de répétition, et pas vraiment de lieux de vie pour les musiciens... Pour moi, c'est une solution transitoire. Paris aura toujours besoin d'une salle du XXIe siècle.

Q: Envisagez-vous néanmoins de renouveler votre contrat, qui arrive à expiration en 2006 ?
R: Bien sûr ! Je veux rester avec l'orchestre et résoudre cette difficulté avec lui. On ne laisse pas tomber son conjoint ! J'accepterai un troisième contrat avec l'Orchestre de Paris. C'est une phalange de rang mondial, qui rivalise avec les meilleurs orchestres que j'ai dirigés. Le niveau par pupitre est vraiment plus qu'excellent.
Le seul problème est que l'orchestre n'est pas assez connu : en quinze ans, il n'a fait que deux tournées aux Etats-Unis. Le temps musical est rapide. On oublie vite. Il faut sans cesse redorer son prestige.
C'est un but que je nous donne pour l'avenir. L'orchestre peut et veut tout jouer, du grand répertoire à la musique contemporaine.

Q: Vous programmez pourtant une saison plutôt "classique" avec l'intégrale des symphonies de Beethoven et un Festival Brahms...
R: Toujours à cause de Mogador, nous devons tenir compte du déficit de fréquentation et concevoir un programme plus grand public. Mais, jusqu'à présent, j'ai très peu interprété Beethoven et Brahms avec l'orchestre. Et puis, j'ai essayé le plus possible de combiner les œuvres phares avec des morceaux plus rares. Quand on juxtapose la Neuvième de Beethoven avec Rendering de Berio, cela produit une tension et donc une écoute différente.
On me reproche parfois mes programmes un peu longs : je me laisse entraîner par le fait que certains morceaux vont bien ensemble ! Je veux casser l'habituel concert de soixante-dix minutes. Cela rend la vie plus intéressante.

Q: En dehors des tournées internationales, quels sont vos objectifs pour l'orchestre ?
R: Il faudrait enregistrer davantage de disques. Le problème est que les grandes maisons de disques meurent et que les petits labels ont peu de moyens. L'avenir est aux orchestres qui créent leurs propres labels.
C'est déjà le cas pour l'Orchestre symphonique de Londres, le Concertgebouw d'Amsterdam ou l'Orchestre philharmonique de Philadelphie, dont je suis le directeur depuis septembre 2003. C'est d'ailleurs le distributeur de l'Orchestre de Philadelphie, Ondine, qui devrait nous diffuser à partir de l'automne, en attendant que l'Orchestre de Paris devienne propriétaire de sa production et de sa diffusion, peut-être dès 2007.

Q: Quelles différences fondamentales y a-t-il entre la direction musicale de l'Orchestre de Paris et celle de l'Orchestre philharmonique de Philadelphie ?
R: Dans les deux cas, les difficultés économiques sont fortes, et la culture est la première touchée. En France, on doit tenir compte des jeux politiques facilement décryptables, mais à Philadelphie, où 99 % des financements sont privés, je passe beaucoup de temps dans la recherche de fonds et de sponsors.
Quant au public, c'est encore plus difficile aux Etats-Unis qu'en France, car l'éducation artistique n'existe pas. On a malheureusement perdu ce lien de la vie avec l'art. J'ai horreur du dogmatisme mais je crois à ce quelque chose que la musique me donne chaque jour et sans lequel l'art n'est pas possible. C'est aussi cela qui rend mes musiciens de l'Orchestre de Paris si passionnés et leur donne le sentiment d'être nécessaires.


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