Télérama (n° 2888)

17 mai 2005


La formidable ascension


Par Gilles Macassar

N'en déplaise à quelques archets chagrins ou pistons grincheux, il y a bien un pilote dans l'avion, à l'Orchestre de Paris. Et ce maître à bord avant Dieu est le chef allemand Christoph Eschenbach. Boule à zéro et élégance zen, affable mais d'une réserve prussienne, cet ex-pianiste protégé d'Herbert von Karajan et de Leonard Bernstein, adoubé en direction d'orchestre par le seigneurial George Szell, est l'une des meilleures baguettes de son temps. L'une des plus probes et des plus stylées, à la battue aussi harmonieuse qu'ardente. Quelque grief que semblent nourir certains musiciens contre leur directeur général, le grand mérite de Georges-François Hirsch restera d'avoir obtenu de Christoph Eschenbach, libéré de ses engagements américains à Houston, mais courtisé par Londres et Hambourg, qu'il accepte en 2000 le poste de directeur musical de l'Orchestre de Paris, vacant depuis plusieurs saisons.

Il suffit de grimper au premier balcon de la salle Mogador, là où l'acoustique est la moins décalée, pour mesurer tout le bénéfice artistique et sonore apporté par cette nomination. Discipline d'ensemble dans les attaques, pupitres de cordes soyeux et moelleux, petite harmonie fringante et fruitée, cuivres nobles ou débonnaires, mais justes : depuis l'arrivée de Christoph Eschenbach, l'orchestre, à chaque saison, renforce ses atouts, pallie ses déficiences. Dans Ravel comme dans Mahler, dans Schumann comme dans Schoenberg. Lors des auditions (qui ont salutairement rajeuni l'âge moyen de l'orchestre), le niveau de recrutement ne ferait rougir ni Vienne ni Berlin. Christoph Eschenbach partage avec quelques confrères germaniques — Marek Janowski, Kurt Masur — ce don rare : bâtisseur de sonorité. De l'assise des contrebasses à la cime des flûtes piccolo, il maçonne une pyramide de timbres aussi homogène qu'opulente — une Kheops symphonique. Si Paris n'a pas d'auditorium digne d'une métropole européenne, elle possède du moins à la tête de son orchestre un talent pharaonique.


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