Telerama

21 avril, 2012


Il fallait bien tout le talent du tandem Goerne-Eschenbach pour redonner vie à ce Chant du cygne, aussi disparate que dénigré. A écouter sur-le-champ.


par Gilles Macassar


Constitué par les derniers lieder trouvés au chevet de Schubert après sa mort, réunis sous le titre apocryphe Le Chant du cygne, ce troisième cycle, par son assemblage de circonstance, a toujours souffert de n'offrir ni la cohérence ni l'unité des deux précédents — La Belle Meunière et Le Voyage d'hiver. Plus canard boiteux que cygne mourant, en a décidé la postérité. A ce jugement négatif, le nouvel enregistrement que proposent Matthias Goerne et Christoph Eschenbach, tous deux au sommet de leur maîtrise et de leur entente musicale, apporte un démenti sans appel.
Certes, une disparité littéraire demeure entre les deux séries de poèmes mis en musique — les huit premiers, de Ludwig Rellstab, assez conventionnels ; les sept suivants, de Heinrich Heine, d'une veine fantastique et visionnaire. Mais, après un Voyage d'hiver qui atteignait un point de non-retour dans le ressassement de la solitude et du désespoir, l'inspiration de Schubert puise dans les poèmes de Rellstab une fraîcheur et une énergie neuves pour chanter l'aspiration au printemps (lied nº 3), tromper l'échec amoureux inéluctable (lied nº 4), souffler le chaud et le froid comme un vent mauvais (Herbst, D. 945, ajouté dans cette version). Si le compositeur s'identifie au Géant Atlas (lied nº 9), c'est que lui aussi porte un monde. De douleur, comme de prémonitions musicales annonçant le XXe siècle. Comment ne pas songer à La Ville morte, de Korngold, dans le lied nº 11 ; au Wozzeck, de Berg, dans le nº 13 ? D'hallucinations somnambuliques en envoûtements vertigineux, les poèmes de Heine entraînent la musique de Schubert de l'autre côté du miroir. C'est tout l'art raffiné de Matthias Goerne de suggérer cette traversée. Rarement un chanteur aura obtenu cette sorte d'estompe vocale — un timbre spectral et fuligineux, une diction ouatée d'outre-tombe — tandis que le piano de Christoph Eschenbach s'engloutit dans des grondements abyssaux. — Gilles Macassar
 
Avec la Sonate pour piano en si bémol majeur, D. 960, 2 CD Harmonia Mundi.




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